HIROSHIGE (3).
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Contexte et début de la décadence de l'ukiyo-e
L'ukiyo-e, en français « images du monde flottant » est né au Japon au XVIIe siècle au sein de la culture urbaine et bourgeoise de la capitale de l'époque, Edo, devenue Tokyo en 1868.
La technique de réalisation de ces estampes consiste en une gravure sur bois : le dessin original au pinceau, le shita-e, est pratiqué sur une feuille de papier résistant très fin appelé minogami, collée à l'envers sur une planche de bois assez tendre (cerisier, poirier, souvent coupée dans la tranche du tronc - pour plus de résistance aux tirages multiples - ce qui explique les limites du format ōban). Cette planche matrice va être creusée à la gouge pour ne laisser en relief que les traits du pinceau. De là on tire autant de feuillets en noir et blanc qu'il faudra de couleurs. L'artiste détermine sur chacun des feuillets la couleur correspondant à des surfaces de vêtements, de feuillages, de mers, de montagnes, etc.
On grave ensuite de la même façon, à partir des feuillets en noir, des planches différentes correspondant à chaque future couleur. On imprime la feuille de papier (papier hōsho) à estamper en l'appliquant successivement (dans un ordre déterminé par l'artiste) sur chaque planche dérivée de la première, repérée sur elle, mais encrée d'une couleur différente, et on frotte légèrement le papier humide avec un tampon spécial baren de fibres (extérieur en feuille de bambou), ce qui requiert beaucoup d'expérience de la part des graveurs et des imprimeurs.
Par superposition de couleurs transparentes (végétales ou minérales), on peut obtenir une grande subtilité dans les tons à partir d'un nombre de couleurs limité. Du jaune sur de l'indigo plus ou moins foncé produit un vert, si l'on y surajoute la planche des ocres à certains endroits, ces endroits prendront une teinte vert-olive foncé, etc.
Parfois la planche des noirs est utilisée pour le repérage des couleurs, sans être imprimée en noir, ce qui produit un effet d'aquarelle à l'occidentale. Pour les effets de neige, on réserve le blanc du papier, on y ajoute des paillettes de mica, on gaufre certains endroits avec une planche non encrée. Ces effets sont particulièrement perceptibles dans certaines estampes tardives d'Hiroshige, où il emploie en dernier des verts épais ou des rouges couvrants, par exemple, pour faire passer des feuillages au premier plan (ex. planche 52 Akasaka kiribatake des Cent Vues de Edo), par dessus le trait noir (ou coloré) du dessin. L'habileté de l'imprimeur en appuyant plus ou moins avec son tampon, produit les effets de dégradés si souvent exploités pour la mer, le ciel, les gris des arrière-plans de neige, les brouillards. La pluie était tantôt figurée par des rayures noires, tantôt réservée, tantôt surajoutée en encre blanche, tantôt encore suggérée par des balayures de couleur (Shōno, dans les Cinquante-trois stations du Tōkaidō). Cela supposait entre peintre, graveur et imprimeur une intime complicité artistique. Ceux de l'éditeur Hoeidô ont soigné particulièrement leur travail lors de la première édition du « Grand Tokaido » et montré une grande habileté. Hiroshige était passé maître, comme Katsushika Hokusai et leurs contemporains, dans l'exploitation de ces subtilités, que viendront compliquer encore, après le relatif délaissement des couleurs végétales aux teintes fragiles, l'emploi de couleurs opaques à l'aniline et des colorants azoïques venus d'Occident, à partir de 1829 (date à partir de laquelle le bleu de Prusse est importé en grande quantité pour les estampes).
Ces reproductions sur bois gravé étant d'un coût unitaire relativement faible, car la production en petite série en était assez aisée. Mais les planches s'usaient vite, l'on tirait donc d'avance plusieurs fois chaque planche sur papier minogami, avant les premières épreuves « commerciales », afin de regraver des bois neufs pour des tirages ultérieurs. Cela explique pourquoi la première édition, gravée à partir du dessin de l'artiste, a souvent plus de finesse que les éditions ultérieures, même soignées, regravées à partir du trait plus épais, moins « sensible », des épreuves de sauvegarde en noir et blanc, dont le noir a parfois un peu bavé.
A cette occasion, avant le retirage, il arrivait que l'artiste retouche l'estampe pour en améliorer la composition : par exemple Nihombashi (Hoeido) où deux versions différentes existent, comme dans quelques autres planches de la série. On trouve même trois variantes différentes dans certains cas, et la version de départ n'est pas toujours la plus réussie. Pour satisfaire le plus grand nombre d'amateurs, les peintres variaient les formes et les sujets : scènes de la vie quotidienne à Edo, vues de sites célèbres, sujets historiques, paysages, fleurs et oiseaux, illustrations érotiques.
Les estampes dont les Japonais étaient les plus friands à l'époque se nomment :
- bijin-ga c’est-à-dire des représentations de courtisanes, de geishas ou encore de serveuses de maisons de thé.
- yakusha-e c’est-à-dire la représentation des acteurs les plus populaires du théâtre kabuki.
Au Japon, l'art prend de plus en plus d'ampleur pour atteindre son apogée à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.
Mais suite aux réformes de l'ère Kansei, et face aux pressions étrangères qui poussent le Japon à s'ouvrir vers le monde extérieur, la politique intérieure est délaissée et plus aucune impulsion nouvelle permettant de régénérer la culture et les Arts n'est donnée.
Plus tard, avec l'avènement de l'ère Meiji (1868-1912), le Japon s'ouvre au monde occidental et en retour celui-ci commence à pénétrer le Japon. Depuis longtemps déjà, gravures et peintures à l'huile influençaient l’ukiyo-e, avec Okumura Masanobu tout d'abord, dès 1739, puis Toyoharu, et Shiba Kokan. L'arrivée de la photographie et de la lithographie, accueillie avec enthousiasme, sonnent le glas de l’ukiyo-e. Le retour en grâce ne se fait qu'avec le mouvement de la « nouvelle gravure » (Shin-Hanga), à partir des années 1910-1920.
C'est dans ce contexte que s'inscrit Hiroshige, mais aussi ses contemporains Kunisada Utagawa (1786-1864), Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), Kikukawa Eizan (1787-1867), Keisai Eisen (1791-1848) et le plus connu d'entre tous Katsushika Hokusai (1760-1849).
Les Cinquante-trois stations de la route du Tōkaidō
En 1832, Hiroshige accomplit le voyage de Edo à Kyoto sur la route du Tōkaidō, en tant que membre d'une délégation officielle convoyant des chevaux qui doivent être présentés à la cour impériale.
Les paysages qu'il traverse alors font une impression profonde sur l'artiste, qui dessine de nombreux croquis tout au long du voyage, ainsi que lors de son retour à Edo par la même route. Après son retour chez lui, il commence aussitôt à travailler sur les premières estampes des « Cinquante-trois stations du Tōkaidō ». Au total, il produira finalement cinquante-cinq estampes pour la série, les cinquante-trois stations proprement dites, auxquelles il faut ajouter l'estampe correspondant au point de départ et celle correspondant au point d'arrivée.
Hiroshige : Mishima, 11e station du Tōkaidō
Les Soixante-neuf stations de la route du Kiso Kaidō
Cette série, tablant sur le succès remporté par les 53 stations du Tōkaidō (dont Hiroshige dessinera par ailleurs de nombreuses autres visions, y compris au format chuban), dépeint les 69 stations d'une autre grande route particulièrement connue de l'époque des shogun Tokugawa, qui en construisirent cinq, les « Cinq Routes » (Gokaidō), pour faciliter les communications dans tout le pays, et, ce faisant, améliorer son contrôle politique.
La route du Kiso Kaidō, tout comme le Tōkaidō, relie Edo à l'ancienne capitale, Kyōto (où réside d'ailleurs toujours l'empereur), mais par une route passant par les montagnes du centre, et non plus par une voie littorale.
La série des 69 stations du Kiso Kaido a été peinte en partie par Keisai Eisen. Eisen produisit 23 des stations, plus le point de départ, le Nihonbashi, Hiroshige réalisant le reste de la série du Kiso Kaidō, soit 47 estampes.
Hiroshige : Miyanokoshi, 37e estampe de la route du Kiso Kaido
Le kachō-ga chez Hiroshige, un art à part entière
Le kachō-ga (l'art de représenter les fleurs et les oiseaux) a toujours été un des thèmes de l'ukiyo-e, mais le nombre d'estampes avait été restreint avant l'ère Tenpō (1830-1844). Ce n'est qu'au cours de cette ère que deux artistes (Hiroshige et Hokusai) ont vraiment élevé cette discipline au même rang que les bijin-ga ou les yakusa-e. Si Hokusai montrait de l'intérêt pour des représentations plus réalistes, Hiroshige préfèrait au contraire aborder les sujets de manière plus lyrique, plus dépouillée, allant à l'essentiel… un peu à la manière d'un haiku (dont il accompagnait généralement ses peintures d'oiseaux).
Le tableau ci-contre est précisément accompagné d'un haiku : « Le canard sauvage crie. Quand le vent souffle, la surface de l'eau se ride ». Ce poème, comme les autres qu'il a utilisés, n'est pas de lui. Outre ce tableau, Hiroshige a réalisé trois autres illustrations de poèmes sur les canards sauvages, symboles de fidélité.
De l'estampe se dégage une impression de froid glacial : le roseau courbé sous le poids de la neige, l'eau et le ciel semblent se confondre. Si le roseau est sommairement dessiné à la plume, l'oiseau est beaucoup plus détaillé, à l'exception du plumage de flanc (plumage d'hiver) où aucune couleur n'a été appliquée.
Ce style d'estampes est appelé baka-in en raison de la signature. En effet, en regardant attentivement, le carré rouge en bas à droite, on s'aperçoit qu'Hiroshige a signé d'un cerf shika (à gauche) et d'un cheval uma (à droite), ce qui peut aussi être lu « baka » (en combinant les deux signes) et qui signifie idiot.
Hiroshige- Roseau sous la neige et canard sauvage
O-tanzaku-ban, 38,3x17,7 cm
Nishiki-e
Éditeur : Inconnu
Environ 3e-5e année de l'ère Tenpō (1832-1834)
La série « Cent vues d'Edo »
Avec les 53 stations du Tōkaidō et les 69 stations du Kiso Kaidō, les Cent vues d'Edo sont la troisième série majeure de meisho-e, de « vues célèbres » célébrant les paysages japonais que compte l'œuvre très abondante de Hiroshige. L'ensemble des planches a été réalisé entre 1856 et 1858.
Cette série diffère des deux séries consacrées au Tokaido et au Kiso Kaido, en particulier par le recours fréquent à des gravures cadrées verticalement, et non plus exclusivement horizontalement.
| 10e station : Hakone | 箱根 | Hakone |
La série Neige, lune et fleurs
La série « Neige et lune » de Hiroshige comprend plusieurs triptyques de paysages célèbres, peints par Hiroshige.
Ces triptyques se composent chacun de trois feuilles verticales au format ōban. Ils ont été réalisés en 1857, un an avant sa mort.
Hiroshige - Neige, lune et fleurs. En haut, à gauche : Vue de Naruto à Awa, en haut à droite : Clair de lune sur Kanazawa, en bas : Neige à Kisoji
Oban, trois triptyques de trois panneaux chacun faisant respectivement 37,9x26 cm (Vue de Naruto à Awa), 38,3x26 cm (Clair de lune sur Kanazawa), 37,9x25,9 cm (Neige à Kisoji)
Nishiki-e
Éditeur : Okasawaka Taheiji
4e année de l'ère Ansei (1857).