HIROSHIGE (2).
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La route du Tōkaidō, un succès instantané dans la peinture de paysages
Une reconnaissance subite
Les cinquante-trois stations de la route du Tōkaidō, recueil de cinquante-cinq estampes, représentent les cinquante-trois étapes qui reliaient Edo, la capitale du shogun, à Kyoto, la ville impériale (soit cinquantre-trois étapes intermédiaires, auxquelles il convient d'ajouter Edo au départ, et Kyoto à l'arrivée)
L'édition Hōeidō des cinquante-trois stations du Tōkaidō est le « bestseller » de l'ukiyo-e avec un tirage de plus de 10 000 exemplaires et valut à Hiroshige la renommée immédiate au Japon comme peintre paysagiste (Hiroshige avait été rebaptisé par ses contemporains : « le peintre du Tōkaidō »), et plus tard, dans le monde entier. C'est son ouvrage le plus connu et il a souvent été reproduit ou imité depuis. Devant le succès, d'autres versions (une trentaine, de qualité et de longueur très différentes) verront le jour, certaines ne représentant que quelques stations.
L'origine de la série
Chaque année, une délégation se rendait à Kyoto pour rendre hommage à l'empereur en lui offrant des chevaux. Sur ordre du shōgunat d'Edo, Hiroshige est chargé d'accompagner le gouvernement des Tokugawa faisant le périple, et fixe en chemin sur le papier les moments importants. En route, il fait des croquis qu'il reprend pour en faire des estampes une fois de retour à Edo.
Si l'édition Hōeidō — qui comporte 55 estampes en tout — est de loin la série du Tōkaidō gravée par Hiroshige qui acquiert la plus grande notoriété, l'artiste, devant le succès qu'il rencontre, ne se borne pas à cette seule édition. Il refera près d'une trentaine de versions très différentes sur ce même sujet, ne comportant parfois que quelques estampes d'ailleurs. Et chaque édition comporte des planches totalement différentes pour chacune des étapes. Le terme d'« édition » utilisé pour désigner chacune de ces séries ne doit donc pas induire en erreur : chacune de ces éditions est une œuvre radicalement différente d'Hiroshige, portant sur ce même thème de la route du Tōkaidō.
Ainsi la première étape Shinagawa a été illustrée par Hiroshige de neuf manières différentes, la deuxième étape Kawasaki connait neuf versions, et la troisième étape Kanagawa sera représentée par Hiroshige de huit façons différentes tout au long de sa carrière, etc.
Les raisons du succès
A cette époque (années 1830), le commerce et la circulation se développaient rapidement. L'offre en moyens de transport tels chevaux et palanquins, ainsi que l'offre en auberges augmentaient sans cesse. Les pèlerinages à Ise, à Shikoku, ainsi que les voyages d'agréments prenaient de l'ampleur, d'autant plus que les contraintes gouvernementales étaient moins pesantes. Mais surtout la ville de Kyoto faisait l'objet d'une admiration grandissante. Hiroshige est donc arrivé au moment propice.
À cela, il faut rajouter l'attrait nouveau pour les peintures de paysages, et ce en partie grâce à Hokusai.
Enfin, Hiroshige sait sublimer la beauté naturelle du pays en utilisant le style fukibokashi (permettant des dégradés par bandes ou une absence de motif) ; il y rajoute une touche de « magie » en faisant appel à des atmosphères prenantes impliquant la pluie, la neige, la lune et le brouillard. La dimension lyrique des estampes ainsi que la qualité d'impression ont parachevé le tout.
À partir de cette période, il multiplie les voyages et les vues de paysages célèbres.
| Warabi | Eisen | 蕨宿, Warabi-shuku | Warabi | Warabi Préfecture de Saitama |
| Ageo | Eisen | 上尾宿, Ageo-shuku | Ageo | Ageo, Préfecture de Saitama |
Une production intense orientée vers les études de paysage
Hiroshige restera toujours fidèle à Edo, sa ville natale : en 1840 ou 1841, il vit dans la rue Ogacho, puis dans la rue Tokiwacho et enfin en 1849, il s'installe à Nakabashi Kano-shinmichi où il mourra plus tard. Évidemment, il ne se contentera pas de ne voyager qu'à l'intérieur d'Edo. De mai à décembre 1841, il se rend dans la région de Kai, en 1852, dans les provinces de Kazusa et d'Awa, et en 1854, il est envoyé une deuxième fois en mission officielle à Kyoto.
De ses périples, on a retrouvé entre autres ses journaux : Journal de voyage (dont une partie à brûlé en 1923), Journal de voyage du temple Kanoyama et Journal du voyage dans les provinces de Kazusa et d'Awa. Ces journaux, les poèmes qu'il contiennent, ainsi qu'un certain humour prouvent qu'il était lettré contrairement à beaucoup d'artistes de son époque. On sait également qu'il tire certains haiku illustrant ses tableaux d'un recueil intitulé Haiku d'anciens maîtres sur cinq cents sujets. Ceci confirme qu'il apprécie la poésie, aime la lire, et écrire des vers. Une série(Huit vues des environs de Edo) est d'ailleurs commandée à l'instigation d'un poète (Tahaido) qui a financé les éditions d'une série (privée puis publique) où figurent ses poèmes. C'est aussi le cas des Huit vues d'Omi qui sont accompagnées de poèmes, et d'un certain nombre d'autres séries où des textes poétiques répondent à l'image.
Mais surtout il en tire une multitude d'estampes qui sont rassemblées dans des recueils : Lieux célèbres de Kyoto, Soixante-neuf étapes du Kisōkaidō, Huit vues du lac Biwa, Cent vues d'Edo etc
Il prend soin de sélectionner les meilleurs éditeurs de l'époque, les meilleurs ateliers de gravure et d'impression.
Dans sa deuxième partie de carrière, il utilise davantage le format ōban en présentation verticale, et utilisé la profondeur de champ en plaçant les personnages au tout premier plan pour créer des repères spatiaux.
Il utilise beaucoup le style fukibokashi permettant les dégradés de couleur. Dans de nombreuses estampes polychromes, on peut remarquer l'utilisation du bleu de Prusse, ce qui lui valut d'ailleurs le surnom d'Hiroshige le bleu.
Son œuvre compte quelques 8 000 estampes réalisées durant sa vie (fourchette haute de l'estimation, comprenant un bon nombre d'estampes en noir et blanc). Le chiffre exact est difficile à établir avec précision à cause de certaines planches où l'on hésite dans l'attribution, même si elles portent Hiroshige ga, signature reprise par au moins deux de ses successeurs pendant un temps de leur carrière (ce qui ne contrariait sans doute pas les éditeurs). Hiroshige se consacre en très grande partie à deux thèmes :
- d'une manière générale, les paysages ;
- en particulier, Edo, sa ville, dont il fait environ un millier d'estampes.
Mais Hiroshige est un peintre aux talents éclectiques comme le prouvent ses kachō-ga (peintures de fleurs et oiseaux), ses séries sur les poissons, ses scènes historiques, etc.
La fin de sa vie
Hiroshige a été marié deux fois. Sa première femme meurt en octobre 1839, alors qu'il a quarante-trois ans. Il prend pour deuxième femme la fille d'un fermier du village Niinomura dans la province du Yenshu. Celle-ci, qui a seize ans de moins que lui, meurt en octobre 1876, soit dix-huit ans après la mort d'Hiroshige.
À la fin de sa vie, pas pauvre, mais pas excessivement riche non plus, il vit dans une habitation de cinq pièces, s'inquiétant jusqu'au bout de savoir s'il pourrait rembourser certaines dettes contractées[4]. Sans doute n'est-il pas vraiment attiré par l'argent ou ne sait-il pas le gérer. On a dit d'Hiroshige qu'il était épicurien, mais les seules choses sûres que l'on sait sur cet aspect de son caractère est qu'il aime les repas à l'auberge lorsqu'il voyage et qu'il apprécie le saké, ayant ce penchant en commun avec sa seconde femme.
Hiroshige meurt du choléra le 12 octobre 1858, l'épidémie tuant environ vingt-huit mille autres habitants d'Edo. Peu avant sa mort, pendant l'agonie, il a écrit son dernier poème :
Je laisse mon pinceau à Azuma
Je vais voyager vers les terres de l'Ouest
Pour y observer les célèbres points de vue
Sa dernière série, Fuji Sanj Rokkei était en cours d'édition par Tsutaya. Sa réédition du 6e mois de 1859 comporte un texte de Sankei Shumba « Hiroshige a livré ses derniers dessins à l'éditeur au début de l'automne, avant de mourir, disant qu'il s'agissait d'une addition de tous ses talents d'artiste acquis de son vivant ».
Ses élèves
Consacrant un certain temps aux voyages, Hiroshige n'a pas beaucoup de temps à consacrer à la transmission de son talent et à la formation de jeunes élèves. Il pense aussi que les étudiants en art doivent apprendre par eux-mêmes.
Néanmoins, il en a quelques uns, dont :
- Suzuki Morita (1826-69), son fils adoptif et époux de sa fille. Il prend le nom d'Hiroshige II de 1858 à 1865, puis après ceux de Shigenobu ou Ryûsho. Il participe certainement à l'élaboration de certaines estampes du maître, dont certaines de Cent vues de sites célèbres d'Edo.
- Ando Tokubei (1843-1894) qui ne laisse pas de traces marquantes par ses œuvres hormis quelques kachō-ga et des planches montrant la transformation du pays sous l'ère Meiji.
Reflet du mont Fuji dans le lac Kawaguchi, vu depuis le col Misaka dans la province de Kai
L'orage sous le sommet