ACHILLE (2).
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Memnon et Penthésilée
L'Éthiopide, l'une des épopées du Cycle troyen, reprend le récit de la guerre de Troie là où l'Iliade s'arrête. Elle raconte comment, après la mort d'Hector, la ville de Priam voit arriver de nouveaux champions. C'est d'abord l'Amazone Penthésilée, fille d'Arès. Achille l'affronte en duel et s'éprend d'elle au moment où il la tue, ce qui excite les moqueries de Thersite. Excédé, le héros le tue et doit ensuite se purifier sur l'île de Lesbos.
Peu après arrive Memnon, fils d'Éos (l'Aurore) et de Tithon, et prince des Éthiopiens. Là encore, il rencontre Achille en combat singulier et est tué par lui.
Combat d'Achille et de Penthésilée, cratère en cloche lucanien de la fin du Ve siècle av. J.-C., Musée national archéologique de Madrid
Mort
Les jours d'Achille sont désormais comptés. Xanthos, l'un des chevaux d'Achille, l'a prédit au héros, attribuant sa mort à un « dieu fort ». De même, Thétis l'a averti à plusieurs reprises qu'il mourrait jeune, précisant même qu'« Apollon [l]e tuerait de ses flèches rapides / lorsqu'[il] serai[t] sous les murs des Troyens belliqueux. » Enfin, Hector expirant a prédit la mort de son adversaire, tué par Pâris et Apollon, près des Portes Scées.
Plusieurs versions existent quant à sa mort. L'Éthiopide précise qu'il meurt de la main de Pâris et d'Apollon alors qu'il poursuit les Troyens sous les murailles de la ville. Pindare laisse entendre que le dieu prend la forme du fils de Priam et tue Achille pour retarder la prise de Troie, comme il le fait déjà dans l'Iliade pour arrêter Patrocle dans son assaut. L'Énéide est la première à indiquer explicitement que Pâris tire la flèche meurtrière, qui est guidée par Apollon.
À ce stade, aucun texte n'évoque le fameux « talon d'Achille ». Le motif de l'endroit vulnérable apparaît pour la première fois chez Stace, un poète de la deuxième moitié du Ie siècle ap. J.-C. ; peu après, Hygin mentionne expressément la cheville, qu'Apollon transperce de sa flèche, comme son seul point vulnérable. Toutefois, quatre vases de la période archaïque et du début de la période classique représentent soit Pâris décochant une flèche vers le bas du corps d'Achille (la cuisse, le tibia ou le pied), soit Achille mort, une flèche à travers le pied, ce qui tend à prouver que la tradition du « talon d'Achille » est ancienne. Enfin, tous les auteurs parlent bien de la cheville (talus en latin, σφυρόν / sphurón en grec ancien), mais le mot talus change ensuite de sens pour donner le « talon » français.
Une autre tradition lie la mort d'Achille à son amour pour Polyxène, fille de Priam : le héros est tué alors qu'il négocie avec le roi troyen la main de sa fille dans le temple d'Apollon Thymbrien. Dans une autre version, Achille s'éprend de Polyxène alors qu'elle accompagne son père venu réclamer la dépouille d'Hector ; Priam lui promet alors sa main sous réserve qu'il mette fin à la guerre — il s'agit en réalité d'une embuscade, puisque Pâris l'attend, l'arc à la main, tapi derrière une colonne du temple.
Ses funérailles sont contées dans le chant XXIV de l'Odyssée par l'âme d'Agamemnon, ainsi que dans le livre III de La Suite d'Homère de Quintus de Smyrne. Ses cendres sont mêlées à celles de Patrocle et d'Antiloque dans une urne d'or. Il est enseveli, au milieu des pleurs et de gémissements, sur le rivage de l'Hellespont et ne connaît donc pas la victoire finale des Grecs.
Thétis et les Néréides pleurant la mort d'Achille, hydrie corinthienne à figures noires, 560-550 av. J.-C., musée du Louvre
Après sa mort
Homère, dans l'Odyssée, le représente régnant sur le pré de l'Asphodèle dans l'Hadès, et bien désabusé. À Ulysse qui le félicite de régner parmi les morts, il répond :
« Ne cherche pas à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse !
J'aimerais mieux être sur terre domestique d'un paysan,
Fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,
Que de régner ici parmi ces ombres consumées... »
Dans l'Éthiopide, Thétis le représente après la mort comme vivant la vie idéale du guerrier, sur l'Île Blanche, au milieu de combats sans nombre et de festins éternels, marié à Médée, à Hélène, à Iphigénie ou encore à Polyxène. Pindare, dans ses Néméennes, évoque pour sa part une île « brillante » située dans le Pont-Euxin. Euripide reprend également cette version dans son Andromaque.
Ajax portant le corps d'Achille, lécythe attique à figures noires, v. 510 av. J.-C., Staatliche Antikensammlungen de Munich
Interprétation
Bien que descendant de Peleus et de Thétis, Achille est soumis à une condition mortelle. Cependant Homère le marque d’une empreinte divine : sa mênis, c’est-à-dire sa colère. Elle n’a rien de commun avec la rage et la rancœur qui caractérisent les humains, c’est une passion divine. Les autres héros de l’Iliade sont dominés eux par la mania, la folie guerrière qui les aveugle tous (à l’exception du seul Ulysse).
Quand Agamemnon lui arrache Briséis, il est profondément blessé, il lui semble qu’il perd son honneur héroïque, grâce que Zeus accorde à ses préférés. Dès lors peu importent à Achille les présents expiatoires qu’envoie Agamemnon, pire, ils ne font qu’attiser sa colère car Agamemnon croit pouvoir dominer sa mênis divine par de simples objets. En effet, aussi précieux soient ils, ils sont humains et donc sans valeur vis-à-vis de ce qui constitue pour Achille la preuve de sa divinité.
Achille est donc un personnage ambigu, car libre de respecter tour à tour les codes et rites des héros et les mœurs humaines. Cette liberté l'oblige à n'appartenir à aucune des factions, ce qui lui donne une place à part dans l'œuvre d'Homère.
Culte
Achille fait l'objet d'un culte héroïque dans plusieurs régions de la Méditerranée. Il est difficile de savoir comment le culte a pris son essor, car les cultes héroïques se focalisent généralement sur la tombe du héros. En l'espèce, les restes d'Achille sont supposés se trouver sur les rives de l'Hellespont, non loin de Troie : dans l'Iliade (XXIII), Patrocle est enterré à cet endroit, et son fantôme demande à Achille que leurs cendres soient ensevelies au même endroit ; l'Odyssée précise qu'un grand tumulus, visible depuis la mer, est élevé par les Achéens. Un culte y est attesté dès le Ve siècle av. J.-C. et une ville, Achilléion, est fondée sur le site. Les Thessaliens y effectuent un pèlerinage annuel, et les textes mentionnent que l'armée perse vient y vénérer Achille pendant les guerres médiques, suivie par Alexandre le Grand ou encore Caracalla.
Le culte d'Achille n'est pas cantonné à sa tombe : il est également vénéré à Érythrées (Anatolie), à Crotone, à Sparte et à Élis (Péloponnèse) ou encore à Astypalaia, une île des Cyclades. Le culte pour lequel nous disposons du plus grande nombre de traces est celui de la région d'Olbia, en mer Noire, qui a cours du VIe siècle av. J.-C. à la période romaine. Une série de stèles inscrites des IIe et IIIe siècles montre qu'Achille y est vénéré sous l'épiclèse de « Pontarque » (en grec, roi du Pont). Il est même l'une des principales divinités de la région à l'époque romaine. Un fragment d'Alcée, reprenant la phraséologie de ces inscriptions, évoque Achille régnant sur la Scythie. Dans la même région, l'étroite péninsule de Tendra est appelée dans l'Antiquité la « piste de course d'Achille ». Le nom s'explique probablement par des jeux athlétiques organisés en l'honneur du héros, attestés au Ier siècle ap. J.-C.. Enfin, l'île de Leukè (actuelle île des Serpents), littéralement l'« île blanche »), au nord-ouest du Pont-Euxin, est le site de culte d'Achille le plus connu sous l'Antiquité. Elle abrite un temple et une statue de culte. Le héros est réputé y habiter : il apparaît en vision aux marins qui approchent de l'île.
Le culte d'Achille est souvent lié à la mer, association qui ne s'explique pas par les éléments de son mythe, mais seulement par sa filiation avec une néréide ; il est ainsi vénéré conjointement avec Thétis à Érythrées. Il est particulièrement populaire auprès des marins, qui sont à l'origine de la plupart des offrandes votives à Achille découvertes dans le Pont-Euxin.
Johann Heinrich Füssli, Thétis pleure la mort d'Achille, 1780, Art Institute of Chicago
Achille comme modèle
Indépendamment de son culte, Achille s'impose aux Grecs comme un personnage héros exemplaire. Ainsi Alexandre le Grand s'y compare-t-il, regrettant de ne pas avoir trouvé un Homère pour chanter ses propres exploits. En compagnie de son ami Héphaestion, le conquérant sacrifie même sur la tombe d'Achille et de Patrocle.
On le retrouve dans les arts mais aussi en philosophie. Ainsi par exemple, Socrate s'attache-t-il à relativiser la droiture morale (faute d'une envergure intellectuelle suffisante, Achille n'aurait pas été capable de tromper autrui) à l'aide d'une comparaison entre Ulysse et Achille, en s'attachant à démontrer que si Ulysse était trompeur, Achille ne l'était pas moins, mais seulement moins habilement. L'un des arguments de Zénon d'Élée parle de la course d'une tortue contre Achille. Au contraire, Pindare loue sa droiture dans l'une de ses Néméennes.
Tiepolo, La Colère d'Achille, 1757, fresque de la Villa Valmarana (Vicence). Athéna retient Achille prêt à tuer Agamemnon