Nouvelles tractations
En février 1913, rentrant de Londres en Grèce, Elefthérios Venizélos passa par Sofia, où il fit d'ultimes propositions à la Bulgarie. Il échangeait Dráma, Kavala et Serrès contre Thessalonique. Les Bulgares continuèrent d'exiger cette
dernière ville. Ils poussèrent ainsi leurs deux concurrents en Macédoine dans les bras l'un de l'autre[53]. En avril-mai 1913,
Grèce et Serbie négocièrent un traité d'alliance, formel cette fois-ci. Ce traité prévoyait aussi un partage équitable de la Macédoine. La Serbie (évacuée de la côte adriatique par la création de
l'Albanie) obtenait Monastir ; la Bulgarie Andrinople qu'elle venait de conquérir et la Grèce
Thessalonique. L'idée était de convaincre ensuite la Bulgarie d'accepter ce plan grâce au front commun gréco-serbe. Cependant, les diplomates bulgares laissaient entendre que leur pays serait
parfaitement capable de venir à bout des armées grecque et serbe, même coalisées. La Bulgarie exigeait de plus en plus fortement Thasos et Thessalonique. L'assassinat du roi de Grèce Georges Ier dans cette ville le 18 mars changea radicalement la donne. Sa mort
hellénisait définitivement la ville. L'opinion publique grecque eut vite fait de la comparer à celle de Constantin XI, mort en défendant Constantinople en 1453. De plus, son héritier se
prénommait Constantin. On lui demanda en Grèce de prendre le nom de Constantin XII. Il s'y refusa prudemment, préférant Constantin Ier de Grèce[54].
Le partage du butin se faisait de plus en plus difficilement, d'autant que vinrent s'ajouter aux conflits entre alliés des considérations extérieures. Le Dodécanèse, occupé par l'Italie, réclamait son rattachement à la Grèce. Un conflit semblait imminent entre les deux pays. Dans ce conflit, la France soutenait la Grèce car elle ne voulait pas voir une puissance de la Triplice s'installer en Méditerranée orientale. La Russie refusait de laisser la Bulgarie s'approcher trop près de Constantinople, mais trop vexer la Bulgarie pouvait la pousser dans le giron de l'Autriche (et donc de la Triplice). La France intervint alors directement dans les négociations, en proposant un certain nombre de préliminaires[55].
Le Traité de Londres
Les préliminaires proposés par la France le 20 mars, considéraient que l'Empire ottoman, vaincu, devait céder toutes les régions à l'ouest d'une ligne Ainos / Médée, sans préciser à qui ces territoires étaient abandonnés. Le
sort de l'Albanie n'était pas non plus évoqué. Le cas des îles de l'Égée devait être réglé dans des discussions à part,
puisqu'il concernait aussi l'Italie. Les préliminaires établissaient aussi une répartition de la dette ottomane, mais ce dernier sujet intéressait peu. L'Empire ottoman accepta ces préliminaires
comme base de discussion le 5 avril. Les autres belligérants réfléchirent plus longtemps[56].
Un second armistice de Chataldzha fut signé le 15 avril entre Bulgares et Ottomans. La Grèce qui avait réellement cessé de combattre depuis le début du mois fut obligée par les puissances occidentales de signer cet armistice. Elle protesta en insistant sur le fait que sa flotte était toute prête à s'emparer de Constantinople. De plus, la prise de Ioannina et l'avancée de ses troupes vers le nord lui permettait de poser la question de l'Épire et de la frontière entre l'Épire du nord et l'Albanie du sud. Elle proposait un référendum, que refusait l'Italie. Cette dernière contre-attaqua même en se faisant la championne des minorités koutso-valaques du Pinde et de Metsovo. L'Italie souhaitait en effet conserver les îles conquises en 1911 et que la Grèce réclamait[57]. Surtout, c'était la Macédoine qui posait problème. Des nationalistes macédoniens firent alors parvenir aux puissances un mémorandum leur suggérant de créer une Macédoine autonome, État-tampon entre Serbie, Bulgarie et Grèce. L'option fut refusée. Certes, elle permettait d'envisager un équilibre, mais il était évident qu'il ne serait que provisoire et que cette Macédoine autonome entrerait dans l'orbite d'un de ses plus puissants voisins et romprait le fragile équilibre des Balkans. La Bulgarie tenta de reprendre les discussions bilatérales avec Venizélos. Mais la Grèce se montra moins conciliante que six mois plus tôt et le ton monta. Cependant, la situation grecque était étrange. Dans le jeu des alliances qui se jouait alors, elle avait obtenu le soutien de l'Entente pour ses revendications sur les îles et le soutien de la Triplice pour ses revendications sur l'Épire du nord et la Macédoine. Elle était sûre au moins que Thessalonique lui avait été définitivement accordée par les puissances. Elle avait à cette occasion reçu le soutien direct de Guillaume II, qui ne voulait rien refuser à son beau-frère Constantin Ier, qui venait de monter sur le trône[58].
Après une dernière intervention britannique qui força les vainqueurs à signer, les pourparlers aboutirent le 30 (17 julien) mai 1913. Le
traité de Londres entérinait la défaite ottomane sur les bases des préliminaires français
du 20 mars : tous les territoires à l'ouest de la ligne Ainos/ Médée passaient aux vainqueurs. À eux ensuite de statuer sur les frontières entre leurs États[59].
L'Empire ottoman renonçait aussi à la Crète et aux îles de la mer Égée. Le traité prévoyait que les Grandes Puissances
statueraient à propos de ces îles mais aussi des frontières de l'Albanie. La création de cet État, sur l'insistance de l'Italie
et de l'Autriche-Hongrie, frustrait la Grèce et la Serbie de certains de leurs objectifs. Elles cherchèrent donc à obtenir plus, en compensation, en Macédoine[60].
La seconde guerre balkanique
Thessalonique avait été, dès les négociations de paix, une pomme de discorde entre les alliés bulgare et grec. La ville était revendiquée par les deux pays. La Serbie avait, elle aussi, des difficultés avec la Bulgarie. Serbes et Grecs avaient signé un accord militaire le 12 mai 1913 prévoyant, pour le partage des territoires, une attitude commune face à la Bulgarie[61].
Premiers incidents
Avant même la fin de la première guerre balkanique, des incidents se déroulèrent entre les alliés. Tout au long de l'hiver 1912-1913, pendant que durait l'armistice avec les Ottomans, Sofia se plaignit d'activités « anti-bulgares » de la part des Grecs dans le nord de la Macédoine.
Les premiers incidents ne dégénérèrent pas en conflit armé. Ainsi, dès la signature de l'armistice, le 3 décembre 1912, se déroula l'« incident du kilomètre 14 » entre troupes grecques et bulgares. Les Grecs contrôlaient la voie ferrée Thessalonique - Dedeagatch jusqu'au kilomètre 14 ; les Bulgares contrôlaient la suite. Par un accord entre les états-majors, l'exploitation de la voie ferrée avait été confiée aux Bulgares qui dès lors en réclamèrent le contrôle total. Devant le refus grec, l'armée bulgare entreprit de repousser la garnison grecque, stationnée au kilomètre 14, par la force. La tension monta les 3 et 4 décembre. L'affrontement fut évité de justesse mais les troupes bulgares continuèrent à maintenir la pression pendant une quinzaine de jours. Début février (julien) 1913, le commandant grec de la région d'Aridaea (village au nord d'Edessa) exigea le retrait d'un quinzaine de komitadjis bulgares. Il envoya ses hommes les déloger. Encore une fois, l'affrontement fut évité de justesse[62].
Le 6 mars (20 février julien) 1913, les troupes bulgares tentèrent de s'emparer de la ville de Nigrita, conquise par des volontaires grecs en novembre 1912. Les combats entre Grecs et Bulgares durèrent trois jours, jusqu'au repli bulgare vers Serrès. Le rapprochement gréco-serbe se fit visiblement au détriment des Bulgares. Avant même la signature de l'alliance, début mars, les officiers grecs et serbes manifestèrent bruyamment dans les rues de Thessalonique, aux cris de « Vive la fraternité gréco-serbe ! Vivent les véritables alliés ! » En avril, de nouveaux affrontements entre Grecs et Bulgares eurent lieu, cette fois-ci dans les quartiers du nord-est de Thessalonique. Il y eut des victimes des deux côtés. Une commission d'enquête gréco-bulgare fut mise en place. Au lieu de calmer les choses, elle ne fit que les envenimer. Fin mai, de nouveaux incidents opposèrent Grecs et Bulgares, à l'est du Strymon. Les Bulgares perdirent cinquante hommes et durent quitter leurs positions autour d'Angista[53],[41].
Préparations et état des belligérants
Grecs et Serbes se préparèrent très tôt à affronter les Bulgares. Dans cette éventualité, leurs troupes furent redéployées en Macédoine. La flotte grecque transporta même les troupes serbes depuis Scutari[53]. Durant la première guerre balkanique, les troupes serbes et grecques avaient (comparativement) moins souffert que les troupes bulgares et avaient subi moins de pertes. De plus, les combats contre les troupes ottomanes s'étaient achevés plus tôt. Dès le mois de mars, après la prise de Ioannina, les troupes grecques, redéployées en Macédoine avaient aussi commencé à solidement fortifier leurs positions. Enfin, la Serbie et la Grèce avaient déjà atteints la majorité de leurs objectifs en Macédoine et n'avaient qu'à défendre leurs conquêtes, alors que la Bulgarie avait à avancer dans la région pour y conquérir sa part de butin. Des ordres avaient été envoyés par les états-majors qui s'attendaient à une attaque bulgare : les troupes devaient rester constamment vigilantes, principalement la nuit. L'armée grecque était composée de 121 000 hommes, commandés par le roi Constantin Ier. Elle faisait face à la IIe armée bulgare qui comptait 36 000 hommes, dont 20 000 insuffisamment entraînés selon son commandant le général Ivanov, qui sous-estimait peut-être ses forces. Les Grecs, quant à eux, surestimaient cette armée, lui accordant entre 80 000 et 105 000 hommes. La stratégie grecque avait été arrêtée. L'armée grecque était divisée en trois (droite, centre et gauche). Dès l'attaque bulgare attendue, l'armée grecque devait contre-attaquer, en faisant surtout porter son effort au centre et à gauche (vers le nord), afin d'empêcher les Bulgares de se replier vers Strómnitsa et d'ainsi les chasser de Macédoine. L'idée était aussi d'opérer la jonction avec les troupes serbes[63].
La signature du Traité de Londres permit à la Bulgarie, quant à elle, de déplacer une partie de ses troupes de l'est autour de Gallipoli et Chataldzha à l'ouest, vers le futur front de Thrace et de Macédoine[64]. Les troupes bulgares étaient plus fatiguées, mais leurs lignes de ravitaillement et de communication étaient mieux contrôlées et protégées que celles de leurs adversaires. Les Bulgares étaient aussi seuls, ce qui leur conférait l'avantage d'un seul commandement en une seule langue alors que Grecs et Serbes avaient du mal à communiquer et à se coordonner. D'ailleurs, les deux alliés opérèrent pratiquement chacun de leur côté. Les Bulgares avaient 360 000 hommes sur le front de Thrace et Macédoine, répartis en quatre armées, dont 36 000 face aux Grecs. Cette IIe armée venait d'être redéployée depuis ses positions face aux Ottomans à Andrinople. Elle était étalée sur un front long de plus de 190 km. Elle reçut ses ordres le 26 juin : prendre Thessalonique. Comme leurs adversaires, les Bulgares avaient profité du répit pour fortifier un certain nombre de positions. Ainsi, autour de Kilkís, au nord de Thessalonique, des tranchées furent creusées, des batteries dont certaines prises aux Ottomans, furent installées, le plus souvent dissimulées[63].
Combats
La Bulgarie attaqua ses anciens alliés dans la nuit du 29 au 30 juin (16 au 17 juin julien) 1913 (à minuit ou 8h30 selon les sources) : les Serbes près de Guevgueli et les Grecs à Nigrita. L'effet de surprise permit aux troupes bulgares de s'emparer de la ville[61],[34]. Des batailles sanglantes opposèrent ensuite Grecs et Bulgares en Macédoine : Bataille de Kilkís-Lachanas, Dojran et Kresna[61].
Thessalonique
Des combats commencèrent entre troupes grecques (IIe Division de l'Armée grecque de Thessalie et 2 000 gendarmes crétois) et troupes régulières et irrégulières
bulgares (dont le 3ème bataillon du 14ème régiment macédonien) dans Thessalonique le 30 juin (17 juin julien). À Thessalonique, contrairement
aux autres endroits du front, ce furent les Grecs qui déclenchèrent les hostilités. La Grèce avait décidé de ne plus tolérer de troupes bulgares dans la ville. Celles-ci refusèrent de se replier
alors qu'elles étaient totalement isolées, en très grande infériorité numérique et à court de matériel (pas plus de 200 cartouches par fusil). Mais, le gouvernement bulgare leur avait demandé de
rester à tout prix (contre l'avis de l'état-major), afin de matérialiser les revendications bulgares sur la ville. Les Bulgares ne purent se défendre qu'avec leurs fusils et leurs baïonnettes
contre les Grecs qui les attaquèrent au canon. Ces combats firent de nombreuses victimes civiles. Les Bulgares accusèrent plus tard les troupes grecques d'avoir profité du désordre pour massacrer
des civils bulgares qui habitaient la ville. Le 1er juillet (18 juin julien), la IIe
Division, après avoir combattu toute la nuit, réussit à obliger 1 260 hommes de troupes, 19 officiers et 80 komitadjis à se rendre. Les Bulgares admirent 237 morts et une centaine
de blessés ; les Grecs 18 morts et 13 blessés[61],[34],[65].
Batailles de Kilkís-Lachanas
Dès le 30 juin, passées les premières avancées bulgares, les forces grecques contre-attaquèrent avec l'appui de la flotte grecque qui pilonnait les troupes bulgares depuis le golfe d'Orfanos. Le
flanc droit bulgare (au nord) subit les attaques les plus lourdes, comme prévu dans la stratégie grecque. Dès le 1er juillet, la IIe armée
bulgare se replia vers le nord, pour tenter de se rapprocher de la IVe armée, près de Stroumica. Mais, celle-ci, mal engagée contre l'armée serbe ne pouvait lui
apporter aucun soutien. La IIe armée s'arrêta donc sur la position préparée à l'avance de Kilkís[66].
Les combats de la bataille sanglante de Kilkís-Lachanas y durèrent du 30 juin au 4 juillet. Pendant trois jours, après des combats à la baïonnette et au corps à corps, l'armée grecque finit par remporter une victoire décisive. Le 3 juillet (20 juin julien), la VIe Division de l'Armée grecque de Thessalie s'empara des positions bulgares à Xylopolis, près de Lachanas. Au cours de ces deux engagements liés, la Grèce perdit respectivement 5 652 et 2 701 hommes. Elle fit 2 500 prisonniers bulgares et captura 19 canons, avec cinq équipages, 1 300 armes à feu et une immense quantité de matériel. Les Bulgares admirent 4 227 morts, 1 977 blessés et 767 disparus. Surtout, selon le général Ivanov, le moral fut le plus atteint. Après plusieurs tentatives de contre-attaque pour reprendre les positions perdues, la IIe armée bulgare reconnut sa défaite et poursuivit son repli vers le nord, abandonnant Serrès et Dráma. Là, elle fut rejointe par les renforts que lui envoyait l'état-major. Ils se replièrent aussi. Cette retraite découvrit de fait le flanc gauche de la IVe armée bulgare qui affrontait les Serbes et dut donc aussi se replier[34],[67]. Cette victoire fut célébrée en Grèce par une médaille portant d'un côté le portrait du roi Constantin Ier et de l'autre celui de l'empereur byzantin Basile II dit « le Bulgaroctone » (tueur de Bulgares)[68].
Repli bulgare, avancée grecque
Les IIIe et Xe Divisions entrèrent dans Dojran après la bataille de Dojran, le 6 juillet (23 juin julien)[69]. Pour éviter une catastrophe totale, l'état-major bulgare ordonna le 7 juillet (24 juin julien) une retraite totale des IIe et IVe armées vers la frontière bulgare, celle d'avant la première guerre balkanique. La IIe armée qui devait couvrir la marche de la IVe armée, affronta alors ce jour-là l'armée grecque : son aile droite au sud du Lac Dojran où elle fut défaite et son centre à l'entrée des Gorges de Rupel sur le Strymon où elle résista grâce à un fort soutien d'artillerie. Le 9 juillet (26 juin julien), la Xe Division repoussa les troupes bulgares de la chaîne de montagnes des Kerkines après deux jours d'âpres combats et descendit dans la vallée de la Stroumitsa et s'avança vers Strómnitsa qu'elle prit le lendemain[69],[70].
Un bataillon de cavalerie et la VIe Division franchirent le Strymon, au gué d'Agrioleuka, le 10 juillet (27 juin julien). Ils avancèrent vers Sidirókastro, qu'ils prirent. Cependant, les Bulgares avaient incendié la ville en se retirant. Ils auraient aussi exécuté le métropolite et une centaine d'habitants. Ils auraient fait de même à Dráma. Ils auraient massacré 3 000 personnes à Doxato[69].
La VIIe Division s'empara de Serrès le 11 juillet (28 juin
julien) au soir. Son 21e régiment d'infanterie remonta la voie de chemin de fer vers Dráma, dont elle s'empara après combats. Le 19 juillet
(6 juillet julien), la Division prit Kato Neurokopi, puis Xánthi le 25
juillet (12 juillet julien)[69].
La Ire Division pénétra dans les gorges de Kresna, en territoire bulgare, le 23 juillet (10 juillet julien)[69]. Le lendemain, le roi et commandant en chef, Constantin Ier arrêta l'offensive. Ses troupes étaient proches du point de rupture de leur lignes de communication et de ravitaillement. Elles étaient aussi épuisées par les combats et la marche forcée vers le nord[70]. Cependant, le 27 juillet (14 juillet julien), la cavalerie de la VIIIe Division captura Komotene[69].
Bataille de Kresna
Sur le « front serbe », les IVe et Ve armées bulgares réussirent à repousser les forces serbes et monténégrines à Kalimantsi le
19 juillet. Moins menacée de ce côté, les troupes bulgares tentèrent alors une contre-attaque contre les troupes grecques dans les gorges de Kresna. Cette vallée encaissée du Strymon dans les Rhodopes au sud de Blagoevgrad constituait une excellente
position défensive. De plus, les forces grecques étaient épuisées et au bout de leurs lignes de ravitaillement prêtes à rompre. Le gouvernement de Venizélos songeait à négocier un armistice. Le Premier ministre se rendit au quartier-général pour tenter de convaincre le roi
et commandant en chef. Mais, Constantin Ier désirait une victoire militaire décisive. Des éléments des IIe, IVe
et Ve armées bulgares qui se repliaient furent regroupés et réorganisés à l'entrée des gorges. Elles y furent rejointes par la Ire armée
qui arrivait du nord-ouest du pays. Le 29 juillet, les forces bulgares passèrent à l'attaque[71].
Le flanc gauche bulgare était chargé de contenir les Serbes tandis que le centre et le flanc droit avançaient sur les Grecs. Les flancs gauche et droit des Grecs furent repoussés dans les vallées du Strymon et de la Mesta poursuivis par les Bulgares. Ceux-ci étaient même en position de complètement encercler les troupes grecques. Les Grecs, en mouvement, ne pouvaient utiliser leur principal atout : l'artillerie qui ne pouvait se déplacer facilement sur ce terrain accidenté et qui n'avait jamais le temps de se mettre en batterie. Le manque de coordination entre les forces grecques et serbes vint s'ajouter aux difficultés grecques : leurs alliés ne pouvaient leur apporter un soutien efficace. Il semblerait aussi que le gouvernement serbe était inquiet des succès militaires grecs et craignait de perdre Bitola. L'inefficacité de l'aide serbe eut donc aussi peut-être une raison politique. Le 30 juillet, les forces grecques étaient au bord de l'annihilation totale. Le roi - commandant en chef, qui risquait d'être fait prisonnier, envoya un télégramme à son Premier ministre à Bucarest : « Mon armée est physiquement et moralement épuisée. Dans ces conditions, je ne peux plus refuser un armistice ou un cessez-le-feu[71]. »
Les Grecs et leur roi furent en fait sauvés par le gouvernement bulgare qui suggéra de son côté un cessez-le-feu car Sofia était menacé. Cette ultime défaite grecque ou ultime victoire bulgare ne changea pas le cours général du conflit mais permit à la Bulgarie d'espérer conserver au moins une partie de ses conquêtes de la première guerre balkanique[71].
La flotte grecque fit débarquer des troupes dans divers ports. Dès le 9 juillet (26 juin julien), le destroyer Doxa, commandé par le
commandant Kriezis, accompagné des Panther et Ierax, entrèrent dans le port de Kavala. Des troupes débarquèrent
du Doxa et furent accueillies en libératrices par la population. Le 25 juillet (12 juillet julien), les cuirassés Spetsai,
Hydra et le destroyer Aspis, commandés par l'amiral Gines, entrèrent dans le port de Dedeağaç. La Bulgarie venait de perdre son débouché sur la mer
Égée. Il y eut aussi des débarquements à Porto-Lago et Makri, en Thrace occidentale[61],[69].
Négociations de paix et Traité de Bucarest
Les Ottomans reprirent aux Bulgares la ville d'Andrinople et les Roumains menacèrent Sofia. Le roi de Bulgarie Ferdinand Ier demanda la médiation des puissances occidentales. Un congrès se tint à Bucarest en juillet-août 1913. Il commença le 30 juillet (17 juillet julien). Elefthérios Venizélos y représentait la Grèce. Les grandes puissances furent constamment présentes par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs dans la capitale roumaine. Sans contrôler les négociations, elles jouèrent un rôle important. Dès le premier jour, un cessez-le-feu de cinq jours fut décidé. Il prit effet à midi le 31 juillet (18 juillet julien). Il fut prolongé indéfiniment avant même son expiration[72],[73],[74].
Lors des négociations, le principal problème entre la Grèce et la Bulgarie était le débouché sur la mer Égée pour cette dernière. Les Bulgares ne voulaient pas se contenter de Dedeağaç, mais souhaitaient une portion plus longue de la côte incluant le port de Kavala, qui était aussi un centre important de production de tabac. Elefthérios Venizélos était partisan de la solution minimale. Il rappela qu'à Londres, les Grecs avaient offerts Serrès, Dráma et Kavala et que les Bulgares, en position de force n'avaient pas voulu s'en contenter. Il refusait donc, maintenant qu'ils étaient vaincus de leur céder. Il était alors en conflit avec son souverain qui, lui, était prêt à accorder aux Bulgares ce qu'ils demandaient. Sa position était alors difficile lors des négociations. Il se produisit alors une inhabituelle combinaison : Russie et Autriche-Hongrie apportèrent leur soutien à la Bulgarie, tandis que France et Allemagne soutenaient les revendications grecques. L'intervention du kaiser Guillaume II réussit à convaincre son beau-frère Constantin. Les négociations durèrent jusqu'au 8 août. Le traité de paix, signé deux jours plus tard, ne laissa donc à la Bulgarie que le débouché maritime relativement peu développé alors de Dedeağaç. Kavala revint à la Grèce, qui s'étendit alors jusqu'aux rives de la Mesta. Sa souveraineté sur la Crète fut aussi définitivement reconnue[75],[76],[77],[78].
Le 14 novembre 1913, la Grèce et l'Empire ottoman signèrent le traité de paix d'Athènes qui ne réglait pas tous les différends puisqu'un conflit manqua d'éclater en 1914, à propos des îles de l'Égée[79].
Bilan des guerres balkaniques pour la Grèce
Les pertes humaines lors des deux conflits balkaniques pour la Grèce s'élèvent à 5 169 morts et 23 502 blessés pour la première guerre balkanique et 2 563 morts et 19 307
blessés pour la deuxième. Le pays aurait aussi dépensé 467 millions de francs-or[80].
Le territoire et la population de la Grèce victorieuse s'accrurent considérablement. Une bonne partie des objectifs de la Grande Idée étaient réalisés. Sa superficie augmenta de 70%, passant de 64 786 km² à 108 606 km². Dans le même temps, la population passa de 2 666 000 à 4 363 000 habitants. Surtout, la Grèce s'empara de la Macédoine et de ses grands centres urbains et industriels : Thessalonique, Béroia, Édessa et Kavala. Sa souveraineté sur la Crète fut reconnue. Les grandes îles comme Thasos, Lesbos ou Chios offraient des ressources agricoles (huile ou mastic) encore mal exploitées. La Grèce prenait l'envergure d'un véritable puissance méditerranéenne[73],[81]. De plus, son armée régulière, victorieuse sur tous les fronts, changea de statut et de réputation. Avant les guerres balkaniques, le héros militaire était l'irrégulier, l'akrite byzantin et ses héritiers : le klephte et le pallikare. Avec ces guerres, l'armée régulière avait prouvé ses capacités et qu'elle pouvait avoir un rôle déterminant pour le pays[82].
Cependant, la Grèce se vit privée d'un de ses objectifs : l'Épire du Nord, intégrée à l'Albanie, créée lors des négociations de paix (traité de Florence), sous pression de l'Italie et de l'Autriche-Hongrie. Ce territoire, peuplé d'Albanais et de Grecs, continua à être réclamé par la Grèce au cours du XXe siècle. De même, dans les territoires annexés, les populations n'étaient pas non plus ethniquement grecques ou même homogènes. Ainsi, la très grande majorité de la population de Thessalonique était d'origine juive séfarade[83] ; ailleurs, Grecs, Slaves, Valaques, Roumains et Turcs cohabitaient[73],[81]. Un échange de populations, qui préfigura le grand échange des années 1920 entre Turcs et Grecs, eut lieu dans les mois qui suivirent les guerres. Ainsi, autour de 100 000 Grecs auraient quitté les frontières de la nouvelle Bulgarie pour venir s'installer en Grèce (remplaçant par là un nombre équivalent de Bulgares faisant le trajet inverse). D'autres échanges de populations, à une échelle moindre, eurent aussi lieu avec la Roumanie, la Serbie et l'Albanie. Les seuls mouvements notables entre le territoire turc et la Grèce furent ceux des commerçants grecs qui quittèrent l'Empire ottoman par peur de représailles et qui vinrent s'installer dans les grandes villes grecques. Ces commerçants arrivaient avec leur fortune, contrairement aux autres populations[84].
Enfin, la conquête de ces territoires eut politiquement pour effet de diviser le pays en factions rivales. Les tensions entre celles-ci finirent par déboucher sur le « schisme national » au cours de la première guerre mondiale. Après l'indépendance dans les années 1830 et lors de la rédaction de la constitution en 1844, une
différence avait été faite entre « autochtones » (ceux nés dans les limites du nouvel État) et les « hétérochtones » (ceux nés en dehors). Si Ioannis Kolettis avait fixé comme objectif de la Grande Idée de réunir tous les Grecs, lorsque ceux-ci firent leur entrée dans le royaume après les guerres balkaniques, leur intégration n'alla
pas de soi. Les hommes politiques de la « vieille Grèce » se refusèrent ainsi à partager leurs privilèges avec les « nouveaux venus ». De plus, les régions conquises étaient
plus populaires, et potentiellement plus à gauche. Ce phénomène fut renforcé par les réfugiés, par définition très pauvres, de l'échange de populations. Elles apportèrent très souvent leur
soutien électoral à Elefthérios Venizélos, tout en conservant un fort sentiment de
reconnaissance pour son grand adversaire politique qu'ils considéraient comme leur « libérateur », le roi Constantin. En 1916, Venizélos, chassé par le roi, se réfugia à Thessalonique, d'où il entreprit une « reconquête »
politique du pays[85].