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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 07:30

Débuts littéraires 

 

 

 


Grâce à ses visites de salon, il est entré en contact avec Alexandre Dumas par l'intermédiaire d'un chiromancien célèbre de l'époque, le Chevalier d'Arpentigny. Il se lie d'amitié avec le fils de l'écrivain et lui propose le manuscrit d'une comédie intitulée Les Pailles rompues. Les deux hommes corrigent la pièce et Dumas fils obtient de son père qu'elle soit jouée au Théâtre-Historique. Nous sommes le 12 juin 1850. Jules Verne a vingt-deux ans20.

En 1851, il rencontre Pierre-Michel-François Chevalier dit Pitre-Chevalier (1812-1863). Celui-ci, breton et nantais comme Jules Verne, est rédacteur en chef de la revue Musée des familles. L'écrivain lui soumet une nouvelle Les Premiers Navires de la marine mexicaine21. Pitre-Chevalier accepte de la publier. La même année parait une seconde nouvelle, Un voyage en ballon, qui, en 1874, prendra comme titre Un drame dans les airs, chez Hetzel.

 

 

 

Signature.

 

 

 

Pitre-Chevalier laisse Jules Verne libre de ses choix. La censure ne sévit pas au Musée des familles. L'écrivain peut y glisser des allusions grivoises qui n'offusquent pas le moins du monde l'éditeur. Il en sera tout autrement avec Pierre-Jules Hetzel. Il suffit de comparer les versions des nouvelles parues dans le Musée avec celles reprises pour les Voyages extraordinaires pour s'en convaincre.

Alexandre Dumas fils met Verne en relation avec les frères Seveste qui viennent de reprendre le Théâtre-Historique, après la faillite due aux prodigalités de Dumas père. La nouvelle salle devient le Théâtre-Lyrique. Jules Seveste, le nouveau directeur, engage Verne comme secrétaire. Un travail astreignant, car le jeune homme ne touche pas de salaire. En revanche, il peut faire jouer ses pièces, la plupart écrites en collaboration avec Michel Carré22.

En janvier 1852, il prend sa décision et refuse la charge d'avoué que son père lui propose. « [...] Je me bornerai à voir si je ferais bien de prendre ta charge, au point de vue moral, et matériel. [...] D'un autre côté, je commence à bien me connaître ; ces coups de tête contre lesquels tu cherches à me prémunir, je les ferais, tôt ou tard; j'en suis certain; la carrière qui me conviendrait le plus, ce serait celle que je poursuis; [...] si je ne puis parvenir, non par manque de talent, mais par défaut de patience, par découragement, eh bien, ce qui me conviendra le plus au monde, ce sera le barreau qui me ramènerait à Paris. [...] C'est parce que je sais ce que je suis, que je comprends ce que je serai un jour; comment donc me charger d'une étude que tu as faite si bonne, que ne pouvant gagner entre mes mains, elle ne pourrait qu'y dépérir. [...] »23. Un an plus tôt, il avait écrit à sa mère : « [...] je puis faire un bon littérateur, et ne serais qu'un mauvais avocat, ne voyant dans toutes choses que le côté comique et la forme artistique, et ne prenant pas la réalité sérieuse des objets. [...] »24.

Il fréquente la Bibliothèque nationale, se passionnant pour la science et ses découvertes les plus récentes, mais c'est surtout la géographie qui l'attire. Vers cette époque, Verne fait la connaissance d'un personnage étonnant, géographe illustre et infatigable voyageur, l'explorateur Jacques Arago, qui continue à parcourir le monde malgré sa cécitéN 13. Il publie même le récit de ses voyages autour du monde sous le titre Souvenirs d'un aveugle. Le jeune écrivain retrouve près de lui toutes les sensations de ses premières lectures. Jacques Arago lui ouvre des horizons et l'entraîne vers un genre nouveau de littérature, alors en pleine expansion, le récit de voyage25.

En 1852, deux autres textes de Verne paraissent dans le Musée des familles : Martin Paz, une longue nouvelleN 14 et une comédie-proverbe en un acte, Les Châteaux en Californie, qui regorge de sous-entendus grivois.

 

 

 

Portrait d'Aristide Hignard en 1880.

 

 

 

En août 1853, il s'éloigne un moment de Paris pour se rendre à La Guerche où son oncle Prudent offre un grand repas afin de fêter le retour de Paul Verne, le frère de Jules, aspirant auxiliaire dans la marine. La même année, il quitte le quartier Notre-Dame de Lorette pour s'installer sur les Grands Boulevards, d'abord au 11, boulevard Bonne-Nouvelle, puis au 18. Sur le même palier, s'est installé un jeune compositeur originaire de Nantes, Aristide Hignard. Les deux jeunes gens vont très vite sympathiser. Ils fréquentent le salon du musicien Talexy. Ils se lancent dans l'opérette, ou plutôt l'opéra-comique, au moment où Jacques Offenbach crée un véritable engouement pour ce genre de spectacle. Le 28 avril 1853 est représenté Le Colin-maillard au Théâtre-Lyrique. C'est une période où Jules Verne ne cesse d'écrire. Des nouvelles de cette époque, on peut citer Pierre-Jean et Le siège de Rome. Il travaille aussi sur Monna Lisa commencé dès 1851 et qu'il ne finira qu'en 1855.

Au cours de son séjour à Nantes, l'écrivain s'est amouraché de Laurence Janmar. Fin 1853, suite à une lettre de Pierre Verne, Jules Seveste donne un congé de deux mois à son secrétaire. En effet, Jules suit les conseils de sa mère, qui tient à le marier, et Sophie Verne a sans doute pensé à Laurence. En janvier 1854, le président Janvier de la Motte donne un grand bal travesti. Le jeune écrivain y retrouve celle qu'il convoite. Laurence Janmar, habillée en gitane, se plaint à son amie que son corset, trop riche en baleines, lui meurtrit les côtes. Verne, toujours à l'affût d'un bon mot, soupire alors : « Ah! que ne puis-je pêcher la baleine sur ces côtes ? »26. En fait, Laurence veut épouser Charles Duverger, mariage qui a lieu le 2 août 1854.

En juillet 1854, Jules Seveste meurt du choléra. Son successeur, Émile Perrin, tente de retenir Jules Verne, mais ce dernier tient à garder sa liberté. Perrin va jusqu'à lui proposer la direction du Théâtre-Lyrique. « J'ai refusé. Il m'a même offert de diriger le théâtre, moi seul, tout en restant directeur en nom, et ayant une part dans les bénéfices; j'ai refusé encore; je veux être libre et prouver ce que j'ai fait27 ». Dans le Musée, un nouveau texte de l'écrivain : Maître Zacharius ou l'horloger qui avait perdu son âme. C'est un conte fantastique profondément imprégné de l'influence d'Hoffmann. Zacharius, maître-horloger de Genève, a rendu ses horloges si régulières qu'elles sont devenues parfaites... Mais un jour, elles se dérèglent une à une. Pour la première fois dans l'œuvre de Jules Verne apparaît le thème du Temps, qui aura de nombreux dérivés, le plus célèbre étant celui que l'on retrouve dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours.

Malgré son refus de devenir directeur du Théâtre-Lyrique, Verne y conserve son poste de secrétaire jusqu'à fin 1855, ce qui lui permet de représenter, le 6 juin de cette année, un second opéra-comique écrit sur une musique d'Hignard, Les Compagnons de la Marjolaine. Il écrit à son père : « J'étudie encore plus que je ne travaille; car j'aperçois des systèmes nouveaux, j'aspire avec ardeur au moment où j'aurai quitté ce Théâtre Lyrique qui m'assomme »28. Puis plus tard, à sa mère: « Cela ne m'empêche pas de travailler toute la journée chez moi, en ne sortant que dans les circonstances nécessaires. ». Dans cette même lettre, on notera l'endroit où l'écrivain parle de l'incendie de la ManutentionN 15 qui témoigne de l'esprit anarchiste de Jules Verne: « J'ai assisté au bel incendie de la Manutention; j'étais aussi près que possible et vis-à-vis ; c'est le plus magnifique spectacle que j'aie jamais vu; je regrette même qu'il n'ait pas brûlé deux ou trois bâtiments de plus ; c'est au gouvernement ; qu'est-ce que ça fait ? »29.

C'est une période d'intense activité créatrice. Les pièces de théâtre s'accumulent. Il peaufine notamment l'une d'entre elles Les Heureux du jour, qui semble lui tenir particulièrement à cœur. Il écrit plusieurs nouvelles dont Le mariage de M. Anselme des Tilleuls et Un hivernage dans les glaces. Cette dernière parait en 1855 dans le Musée. De tous les manuscrits de Verne avant sa rencontre avec Hetzel, c'est celui qui se rapproche le plus des Voyages extraordinaires, véritable prélude aux Aventures du capitaine Hatteras. À cette époque, il est atteint d'une deuxième crise de paralysie faciale. Son ami et médecin Victor Marcé le soigne à l'aide de l'électricité. Il déménage et s'installe au cinquième étage d'un immeuble au 18, Boulevard Poissonnière.

 

 

 

Illustration de Lorenz Frølich pour Un hivernage dans les glaces, paru dans le Musée des familles en 1855.

 

 

 

Depuis que Jules Verne a fondé le dîner des Onze-sans-femme, plusieurs de ses membres se sont tout de même mariés. Influencé par eux, Jules Verne parle de mariage dans presque toutes les lettres à sa mère ; il lui demande de lui trouver une épouse, parfois sur le ton de la plaisanterie : « J'épouse la femme que tu me trouveras; j'épouse les yeux fermés, et la bourse ouverte; choisis, ma chère mère, c'est sérieux ! »30 ou « Trouvez-moi une femme bossue, et qui ait des rentes - et tu verras. »31. Mais on sent bien que l'angoisse de l'avenir le tiraille : « Toutes les jeunes filles que j'honore de mes bontés se marient toutes invariablement dans un temps rapproché! Voire! Mme Dezaunay, Mme Papin, Mme Terrien de la Haye, Mme Duverger et enfin Mlle Louise François. »32. Après le mariage de Laurence Janmar avec Duverger, Verne, amoureux éconduit, s'interroge. Pour le consoler, sa mère l'envoie en avril 1854 à Mortagne pour y connaître un bon parti. Il lui répond dans une lettre où il invente une rencontre avec le père de sa future, d'un humour scatologique et agressif, où l'on retrouve le ton des nouvelles de Maupassant, un des écrivains français que Verne place au plus haut33. Le style n'est pas sans rappeler celui du Mariage de M. Anselme des Tilleuls.

En mars 1856, Auguste Lelarge, ami de Jules Verne et membre des Onze-sans-femme va se marier avec Aimée de Viane. Il demande à l'écrivain d'être son témoin. Celui-ci accepte. Le mariage doit se dérouler le 20 mai à Amiens, ville de la fiancée. À l'occasion de son séjour, Verne y fait la connaissance de la sœur de la mariée, Honorine, veuve à 26 ans d'Auguste Hébé-Morel, et mère de deux filles, Valentine et Suzanne.

 

Mariage et Bourse 

 


Honorine du Fraysne de Viane (1830-1910) séduit assez vite Jules Verne. Dans une lettre enthousiaste à sa mère, il lui fait remarquer : « Je ne sais pas, ma chère mère, si tu ne trouveras pas quelque différence entre le style de cette page et celle qui la précède, tu n'es pas habituée à me voir faire ainsi un éloge général de toute une famille, et ta perspicacité naturelle va te faire croire qu'il y a quelque chose là-dessous ! Je crois bien que je suis amoureux de la jeune veuve de vingt-six ans ! Ah ! pourquoi a-t-elle deux enfants ! Je n'ai pas de chance ! »34. En quelques jours, il se décide. Il se mariera. La famille d'Honorine semble lui avoir fait bon accueil et le retient quelques jours à Amiens. Verne s'engage à devenir sérieux et à oublier les aléas de sa vie de bohème. Mais il doit trouver une situation stable. La littérature ne lui rapporte que de maigres revenus et pour nourrir une femme et deux enfants, il se doute bien que cela sera insuffisant.

Avec l'aide de son futur beau-frère, Ferdinand de Viane, il envisage des plans d'investissement en Bourse et de se lancer dans une activité d'agent de change, comme son ami Dumas fils. Or, s'il suffit d'obtenir une charge, il faut de l'argent pour l'acquérir. Il demande 50 000 francs à son père pour acheter cette charge. Son père s'inquiète de cette nouvelle lubie. Jules Verne lui répond : « Je vois bien que tu me prends encore pour un garçon irréfléchi, se montant la tête pour une idée nouvelle, tournant à tous les vents de la fantaisie, et ne voulant m'occuper de change que par amour du changement. [...] Il est moins question que jamais d'abandonner la littérature ; c'est un art avec lequel je me suis identifié, et que je n'abandonnerai jamais ; [...] mais tout en m'occupant de mon art, je me sens parfaitement la force, le temps et l'activité de mener une autre affaire. [...] Il me faut une position et une position offrable, même aux gens qui n'admettent pas les gens de lettres ; la première occasion de me marier, je la saisis d'ailleurs ; j'ai par-dessus la tête de la vie de garçon, qui m'est à charge [...] cela peut paraître drôle, mais j'ai besoin d'être heureux, ni plus, ni moins. »35. Et quelques semaines plus tard : « ... Je n'accepterais d'avoir atteint l'âge de plusieurs de mes amis, et d'être à courir comme eux après une pièce de cent sols. Non, certes, cela peut être drôle et faisable à vingt ans, mais pas au-dessus de trente ans. »36.

Pierre Verne finit par céder. Jules se retrouve placier en Bourse à l'enseigne de l'agent suisse Fernand Eggly, originaire de Genève, au 72 rue de Provence, à Paris37.

Auguste Morel n'est décédé que depuis dix mois. À l'époque le deuil se portait longtempsN 16. Pourtant les évènements se précipitent. Aimée De Viane, par son mariage avec Auguste Lelarge, est devenue la belle-sœur d'Henri Garcet, cousin de Jules Verne. C'est, sans doute, son ami Charles Maisonneuve38 qui lui permet d'entrer chez Eggly, étant lui-même remisier chez un confrère. D'ailleurs, il n'est pas certain que Jules Verne ait acheté la part que l'on dit, le remisier étant appointé et non associé. Le futur marié est pris de frénésie, au point de s'occuper de tout durant le mois de décembre 1856. Il ne veut personne de la famille : « Je me charge, mon cher père, de voir ma tante CharuelN 17 à cet égard, et de la mettre au courant de nos affaires. Quant à l'inviter, je tiens essentiellement à n'en rien faire ! Je dirai que le mariage se célèbre à Amiens ; rien ne me serait plus désagréable que cette invitation. »39.

Le 2 janvier 1857, Pierre Verne fait établir un acte notarié, donnant une procuration de sa femme pour léguer à son fils les quarante mille francs de dot, « en avancement d'hoirie et à imputer sur la succession du premier mourant des donateurs ». Le 8 janvier, ils se rendent à Essome, chez Auguste Lelarge, notaire, et signent le contrat de mariage. Et le mariage a lieu le 10 janvier. Le matin, ils se retrouvent à la mairie du 3 (actuellement mairie du 2eN 18). Puis le groupe de treize personnes prend la direction de l'église Saint-Eugène qui venait d'être édifiée dans la nouvelle rue Sainte-Cécile, à l'emplacement de l'ancien Conservatoire de musique. Après la cérémonie religieuse, c'est le déjeuner, treize couverts « à tant par tête », comme l'avait voulu et annoncé Jules Verne lui-même : « J'étais le marié. J'avais un habit blanc, des gants noirs. Je n'y comprenais rien ; je payais tout le monde : employés de la Mairie, bedeaux, sacristain, marmiton. On appelait : Monsieur le marié ! C'était moi ! Dieu merci : il n'y avait que douze spectateurs ! »40.

Le couple et les deux enfants demeurent jusqu'au 15 avril dans l'appartement du boulevard Poissonnière, tandis que Jules en cherche un plus conséquent. À la fin du mois, ils sont en grand déménagement. La jeune femme a fait venir ses meubles et objets d'Amiens et le ménage s'installe rue Saint-Martin, dans le quartier du Temple. Mais le couple vit chichement. La vocation boursière de Jules Verne est médiocre. Il fait un piètre coulissier et, d'après Félix Duquesnel, son ami, il « réussissait plus de bons mots que d'affaires »41. Si Honorine avait cru pouvoir trouver l'aisance à Paris, elle dut vite déchanter. Ce mariage, tant désiré par Verne, lui laisse bientôt un goût amer. Honorine, qui l'avait fait rire, finit par l'ennuyer. Il est un mauvais mari, incapable de satisfaire les désirs de sa femme, friande de mondanités.

Quand il n'est pas à la Bourse, il s'enferme dès le matin dans son cabinet de travail pour écrire toute la journée42. Vers cette époque, il écrit une nouvelle, San Carlos, qui conte comment des contrebandiers espagnols se jouent des douaniers français. En 1857, parait le premier recueil de chansons Rimes et mélodies, sur une musique d'Hignard, chez Heu éditeur. En 1858, Verne connait sa troisième crise de paralysie faciale. Le 17 février, aux Bouffes-Parisiens, se joue la première de Monsieur de Chimpanzé, opérette en un acte, toujours avec Hignard. Le sujet est curieux, lorsqu'on sait que l'auteur est tout nouveau marié : Isidore, le héros, est obligé de faire le singe pour pouvoir épouser sa belle. Cette année-là, il revient faire quelques visites à Nantes. Le 15 juillet 1859, Jules Verne écrit à son père : « Alfred Hignard m'offre, ainsi qu'à son frère, un passage gratuit d'aller et retour en Écosse. Je me hâte de saisir aux cheveux ce charmant voyage... »43.

 

Voyages et paternité 

 


En 1859, il entreprend donc un voyage en Angleterre et en Écosse en compagnie d'Aristide Hignard. Il prend des notes et, dès son retour, couche ses impressions sur le papier. En 1862, il présente un manuscrit à Hetzel, qui le refuse. Verne s'en inspirera alors pour la rédaction de ses romans écossais.

Entre 1860 et 1861, le couple déménage trois fois : de la rue Saint-Martin au 54 Boulevard Montmartre, puis au 45 Boulevard Magenta, enfin au 18, Passage Saulnier44.

Le 2 juillet 1861, de nouveau grâce à Alfred Hignard, les deux amis, ainsi qu'Émile Lorois, s'embarquent pour la Norvège. L'écrivain ne rentrera que cinq jours après qu'Honorine a accouché d'un garçon, Michel, le 4 août. L'arrivée de cet enfant bouleverse la vie de Jules Verne. Il ne s'est pas préparé à ces nouvelles responsabilités. Il doit concilier son projet littéraire et l'obligation de subvenir aux besoins d'une famille qui s'élargit. Il continue donc son métier à la Bourse, où il côtoie ses anciens amis ou de nouveaux comme Hector Malot.

Un aspect particulier de la vie de Jules Verne concerne sa relation avec Estelle Hénin, dont il fait la connaissance en 185945 . Marguerite Allotte de la Fuÿe évoque cette femme dans sa biographie de 1928 : « une mortelle, une seule, captiva durant quelques saisons ce cœur extrêmement secret. La sirène, l'unique sirène, est ensevelie dans le cimetière de corail »46. D'après elle, Estelle serait morte en 1885, date reprise par Jean-Jules Verne, qui note qu'elle habitait Asnières47. Dans sa thèse sur Jules Verne (1980), Charles-Noël Martin confirme l'existence d'Estelle Duchesne, mais pense qu'elle est morte le 13 décembre 186548. Estelle Hénin épouse Charles Duchesne, clerc de notaire à Cœuvres, le 30 août 1859. En 1863, Estelle s'installe à Asnières, cependant que son mari continue de travailler à Cœuvres. Les visites de Jules Verne à la maison des Duchesne à Asnières se situent de 1863 à février 1865. Estelle meurt après la naissance de sa fille Marie49. Pour certains verniens, Marie Duchesne pourrait être la fille de l'écrivain.

 

Les Voyages extraordinaires 

 

 


Couverture des éditions Hetzel : Les Aventures du Capitaine Hatteras au Pôle Nord.

 

 

 

En 1862, Jules Verne soumet à l'éditeur Pierre-Jules Hetzel (1814-1886) son roman Cinq semaines en ballon, qui paraît en 1863 et connaît un immense succès, même au-delà des frontières françaises. Il signe alors avec Pierre-Jules Hetzel un contrat qui le lie pour 20 ans avec cet éditeur ; il s'y engage à fournir des romans notamment pour le Magasin d'éducation et de récréation, revue destinée à la jeunesse. En fait, Jules Verne va travailler pendant quarante ans à ses Voyages extraordinaires qui compteront soixante-quatre volumes. En 1863, toujours, Jules Verne écrit Paris au XXe siècle, qui ne paraîtra qu'en 1994.

Le 27 février 1863, il est admis comme membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.

Le 26 décembre 1863, Verne fait paraître dans le Musée des familles un article relatant l'expérience de son ami Nadar à bord d'un ballon gigantesque, le Géant. Le photographe crée la Société d'encouragement pour la locomotion aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air, dont Jules Verne est le censeur.

Vers cette époque, il découvre l'univers d'Edgar Poe au travers des traductions de Charles Baudelaire. L'écrivain américain le fascine, au point qu'il lui consacre la seule étude littéraire qu'il ait écrite, parue en 1864 dans le Musée des familles, Edgar Poe et ses œuvres50.

En 1864 encore, Jules Verne publie les romans Les Aventures du capitaine Hatteras, qui parait d'abord dans le Magasin avant d'être publié en volume et Voyage au centre de la Terre.

Par ailleurs, il quitte son emploi d'agent de change, et déménage à Auteuil.

En 1865, il devient membre de la Société de géographie.

Le 16 mars 1867, en compagnie de son frère Paul, il embarque sur le Great Eastern à Liverpool pour les États-Unis, il tirera de sa traversée le roman Une ville flottante (1870). Jules Verne achète son bateau le Saint-Michel en 1868, chaloupe de pêche aménagée pour la plaisance, il en fera son cabinet de travail.

Bien que mobilisé comme garde-côte au Crotoy pendant la guerre de 1870, Jules Verne continue d'écrire.

Son père, Pierre Verne, meurt le 3 novembre 1871, à Nantes.

Il s'installe à Amiens, ville natale de son épouse, en 1872 :

« Sur le désir de ma femme je me fixe à Amiens, ville sage, policée, d’humeur égale, la société y est cordiale et lettrée. On est près de Paris, assez pour en avoir le reflet, sans le bruit insupportable et l’agitation stérile. Et pour tout dire, mon Saint-Michel reste amarré au Crotoy. »

— Lettre de Jules Verne à son ami Charles Wallut

Le 8 mars 1872, il devient membre titulaire de l'Académie des Sciences, des Lettres et des Arts d'Amiens dont il est élu Directeur en 1875 et en 1881 et, à cette occasion, il prononce plusieurs discours de bienvenue, notamment pour un de ses amis, le caricaturiste Gédéon Baril, qui signa les illustrations de Dix heures en chasse chez Hetzel. En revanche, il ne réussit pas à entrer à l'Académie française.

Dès juin 1867, l'Académie française couronne le Magasin d'Éducation et de Récréation, où Jules Verne a déjà fait paraître quelques romans, puis, lors de la séance du 8 août 1872, ce sont les Voyages extraordinaires dans leur ensemble qui obtiennent le même honneur. À cette occasion, M. Patin, secrétaire perpétuel de l'Académie, fait l'éloge de Jules Verne : « Les merveilles usées de la féerie y sont remplacées par un merveilleux nouveau, dont les notions récentes de la science font les frais. » Jules Verne, très content de ce prix, se met alors en tête de briguer un fauteuil dans l'honorable assemblée. Il s'en ouvre à Hetzel en mars 1876 : « Je vous rappelle, pour mémoire, que voilà 2 places vacantes à l'Académie. Vous m'avez un peu mis l'eau à la bouche. Vous avez beaucoup d'amis dans l'illustre corps. Suis-je arrivé à la situation voulue pour resupporter... un échec honorable.»51 Ayant échoué cette année-là, il réessaye en 1877, fort de l'appui d'Alexandre Dumas fils. Nouvelle déconvenue : c'est Victorien Sardou qui est élu. Verne ne renonce pas et tente à nouveau sa chance en 1883. Cette fois, c'est l'échec de la pièce qu'il a tirée de Kéraban-le-Têtu et qu'il a écrite sans collaboration qui lui barre la route. Verne se retire à Amiens, mais en 1884, il pose de nouveau sa candidature et presse Dumas fils de l'aider52. C'est un nouvel échec, qui le dégoûte à jamais53.

En 1874, il publie Le Tour du monde en quatre-vingts jours et fait l'acquisition du Saint-Michel II (basé au port du Crotoy, dans la Somme). La même année, il obtient pour son bateau la concession du Yacht-Club de France, dont il est nommé membre honoraire54. En 1876, Honorine Verne est victime d'abondantes métrorragies qui manquent la faire mourir. Elle est sauvée par une transfusion de sang, cas rarissime à l'époque. Un an plus tard, Verne donne un fastueux bal costumé à Amiens, avec la participation de son ami Nadar, le modèle au Michel Ardan, héros de ses romans De la Terre à la Lune et Autour de la Lune. Malheureusement, sa femme a rechuté quelques jours plus tôt. « Je suis - écrit Jules Verne à Hetzel - non inquiet, mais horriblement embêté »55. L'éditeur désapprouve manifestement ce bal, que l'auteur donne pourtant pour asseoir la position de sa femme et de ses enfants à Amiens56.

De juin à août 1878, Jules Verne navigue de Lisbonne à Alger sur le Saint-Michel III, puis, en juillet 1879, en Écosse et Irlande. Troisième croisière en juin 1881, avec son frère, son neveu Gaston et Robert Godefroy : il visite la mer du Nord, la Hollande, l'Allemagne, puis par le canal de l'Eider, Kiel et la Baltique jusqu'à Copenhague. Nous avons de nombreux renseignements sur ce voyage, puisque Paul Verne en a écrit le récit, paru chez Hetzel57. En 1882, il quitte le 44, boulevard Longueville, où il réside depuis 1873, pour emménager au 2, rue Charles Dubois, la fameuse maison à la tour. Le 8 mars 1885, il donnera un second bal dans sa nouvelle demeure, bal auquel sa femme peut, cette fois, assister58.

En 1884, Jules Verne décide de faire une grande croisière autour de la Méditerranée. Le Saint-Michel III quitte Nantes le 13 mai. À son bord, se trouvent Paul Verne, Robert Godefroy, Michel Verne et Louis-Jules Hetzel. Il compte retrouver sa femme, en visite chez sa fille Valentine et son gendre, en Algérie. Le navire arrive à Vigo le 18, à Lisbonne le 23. Verne passe à Gibraltar le 25 mai. À son arrivée à Oran, il retrouve Honorine et est reçu par la Société de géographie de la ville. Les journaux lui consacrent de nombreux articles. Le 10 juin, il est à Bône où le bey de Tunis met à sa disposition un wagon spécial. Retrouvant son navire, il essuie une tempête près de Malte, visite la Sicile, Syracuse, puis Naples et Pompéi. À Anzio, le groupe prend le train pour Rome. Le 7 juillet, Verne est reçu en audience privée par Léon XIII. Curieusement, le lendemain, il rend visite à la Loge maçonnique de la ville59. Puis il rencontre Louis-Salvador de Habsbourg-Lorraine, avec lequel il établit une relation épistolaire qui durera jusqu'à la mort de l'écrivain. Deux mois après le départ du navire, Verne est de retour à Amiens60.

Son bateau le Saint Michel III avait son port d'attache au Tréport, Seine-Inférieure. L'écrivain a été photographié sur la plage de Mers-les-Bains dans la Somme61.

 

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